Vous avez déjà lu et/ou entendu quantité d’excellents hommages à cet immense comédien et metteur en scène qu’était Laurent Terzieff. Depuis plus de cinquante ans, il faisait sans doute partie de la poignée des quelques personnalités qui pouvaient prétendre incarner cet art, en France, un peu à l’instar d’un Michel Bouquet, avec qui il partageait un statut assez similaire : celui du goût pour un théâtre volontiers exigeant mais jamais coupé d’un succès populaire et d’une affection du public toujours renouvelés.
Après avoir séduit, à ses débuts, par sa beauté slave assez typique (pommettes hautes et saillantes, visage comme taillé à la serpe mais d’une grande finesse, un peu à la Jack Palance, qui était d’ailleurs d’origine ukrainienne) et par sa belle voix grave, Terzieff, au fil des années, avait acquis une prestance de commandeur, mais à la fois forte et fragile, à la façon d’une sculpture de Giacometti.
On ne s’étendra pas ici sur sa carrière théâtrale, l’une des plus brillantes qui soit, comme directeur de troupe, comme metteur en scène et bien sûr comme comédien, sinon pour dire que Terzieff fut plus que le digne héritier de celui qui fut pour lui une révélation à l’adolescence, Roger Blin.

Avec Bardot, pour l'un des plus spectaculaires rendez-vous ratés de Terzieff avec le cinéma ("A cœur joie", de Serge Bourguignon, 1967)
Parlons plutôt de son étrange carrière cinématographique, dont on suppose qu’elle devait beaucoup moins le préoccuper mais qui n’est pas pour autant sans intérêt. Elle suscite surtout une interrogation. Exceptés un sketch signé Demy en 1962 pour Les Sept péchés capitaux, la narration d’un film de Doniol-Valcroze la même année (La Dénonciation) et une participation presque anecdotique au tardif Détective de Godard (1985), Laurent Terzieff n’a en effet jamais croisé la route des piliers de la Nouvelle Vague, les Truffaut, Charbol, Rohmer ou autres Rivette (avec qui, pourtant, concernant ce dernier, il partageait le même amour de la scène). C’est d’autant plus étonnant qu’il a en revanche à la fois travaillé pour quelques "aïeux" de la NV (Rossellini, Buñuel), pour son cousin italien Pasolini (directement ou via Bolognini) et surtout pour l’un des enfants directs de la Nouvelle Vague, Philippe Garrel (quatre films ensemble) et l’un de ses plus atypiques et poétiques compagnons de route, Jean-Daniel Pollet (le court-métrage adapté du Horla de Maupassant).
L’explication se trouve probablement dans le film qui l’a révélé au public comme à la profession, film emblématique, à la fois "sociologiquement" censé représenter la Jeunesse Nouvelle Vague et cinématographiquement presque à l’opposé de ce mouvement esthétique, Les Tricheurs, de Marcel Carné, en 1958. Dans un second rôle (le premier était confié au jeune premier un peu fade Jacques Charrier, plus tard connu comme Monsieur Brigitte Bardot), Terzieff y crève l’écran et y impose sa beauté du Diable, celle du séducteur cynique et destructeur, censé personnifier cette jeunesse dépravée, dépourvue de sens moral (eh oui, on disait déjà ça, il y a cinquante ans…), sur fond du meilleur be-bop de l’époque. On fera l’hypothèse que sa participation à ce film ne lui fut, au fond, jamais "pardonnée" par des cinéastes chez qui il aurait fait merveille (comme il le fera aussi plus tard chez Clouzot ou Zurlini). Et se demander ce qu'il serait advenu si, dans le film de Carné, son rôle avait été confié à un autre de ses jeunes partenaires débutants du plateau, un certain Jean-Paul Belmondo. Qui sait, la face de la Nouvelle Vague (et celle du cinéma français) en eut peut-être été changée ?...
Dans la splendeur de sa jeunesse, dans la scène finale des Garçons (La Notte brava, 1959) écrit par Pasolini et réalisé par Bolognini :