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Entretien avec Xavier Carrar, lauréat du prix InédiThéâtre 2012

Entretien
Posté par Alban Orsini le 2012-06-03



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Chaque année et cela depuis quatre éditions, le prix de l’InédiThéâtre récompense l’œuvre d’un auteur dramatique. L’originalité de ce prix est d’être décerné par un groupe de lycéens * qui composent le jury. Culturopoing a rencontré le jeune lauréat de l’édition 2012, Xavier Carrar pour son texte « La Bande ».

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Alban Orsini : Xavier, pourrais-tu te présenter ?
 
Xavier Carrar : Je ne suis pas très doué pour parler de moi comme ça de but en blanc, mais je dirais que la meilleure façon de le faire, c'est d'en parler soit au travers de mes écrits, soit au travers des textes que je défends. C'est là que je suis pleinement qui je suis. Dans la vie, je suis mannequin depuis 2008. Le mannequinat me permet de vivre, de produire mes spectacles en tant que comédien ou metteur en scène et de pouvoir écrire. Cette activité est vraiment primordiale pour me permettre de faire tout le reste. Je viens d’ailleurs de terminer une publicité dont je suis très fier pour une grande marque de luxe.
  
AO : Quel est ton parcours ?

XC: J’ai une formation, j’avoue, très classique. Collège, lycée… puis j’ai fait cinq années de droit. Ensuite j’ai effectué une année de reconversion en journalisme. Au cours de cette période j’ai littéralement « pété un câble » puisqu’il me fallait repasser des épreuves de droit, ce que je ne voulais absolument pas. J’ai tout plaqué du jour au lendemain pour prendre le temps de réfléchir sur ce que je voulais vraiment faire. Je me suis rappelé qu’à dix-sept ans j’avais participé à un spectacle à l’école dont le metteur en scène était notre surveillant à Sainte Croix de Neuilly-sur-Seine, Nicolas Bigards, qui deviendra par la suite artiste associé au MC93. Je me suis souvenu de ce que j’avais alors ressenti et que j’avais en quelque sorte occulté. Une forme de théâtre complet. Et je me suis lancé, quittant enfin le formatage des études et de ce que pouvait être ma vie d’alors.

AO : Tu parles d’un changement radical. Estimes-tu vraiment ta vie d’avant ce choix de devenir comédien, comme une vie faite de compromis, de « formatages »?

XC : De toutes les manières possibles, oui. Ce changement dans ma vie a été radical et cela à tous les points de vue. Le théâtre s’est avéré une vraie libération. Avant, j'avais l'impression d'avoir deux vies : une vie sociale et une vie d’étudiant. Point. Depuis que je suis comédien, je ressens que tout ça est en osmose et je pense m'être enfin trouvé.
 Je me suis vraiment connecté avec moi-même, avec ce que je suis au plus profond.
 
 

Xavier Carrar (c) Alban Orsini

AO : Qu’est-ce qui t’a amené plus spécifiquement à l’écriture ?

XC : Je suis auteur depuis 2010. Je n’avais jamais écrit auparavant. J’ai eu une période durant laquelle le téléphone ne sonnait plus et je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai eu besoin d'écrire. C’est venu comme ça. C’est la frustration, je crois, qui m’a amené à le faire. Une bonne frustration j’entends : chez moi, elle est un élément moteur. Je fonctionne comme ça. Je voyais les autres mener leurs projets à terme et obtenir une vraie reconnaissance. Je voyais certains de mes amis écrire, ça se passait très bien pour eux. Moi aussi je pouvais le faire. Je suis du genre à avoir besoin d’une « carotte » : je voyais la réussite chez les autres et je me suis dit : « pourquoi pas moi ». Alors je me suis lancé. Moi aussi je pouvais le faire. Moi aussi j’avais des choses à dire. Et elles sont venues rapidement.

AO : Tu évoques beaucoup la reconnaissance. Est-elle importante pour toi ? Aurais-tu arrêté d’écrire si tu n’avais pas eu cette reconnaissance ?

XC : Je ne sais pas si j’aurais arrêté d’écrire, mais effectivement pour moi, la reconnaissance est importante. Non pas la gloire, les paillettes et signer des autographes - en l’occurrence j’ai signé mes premiers autographes lors de la remise du prix de l’InédiThéâtre - mais plus que tout, c’est la légitimité dans ce que je fais qui m’importe. J’écris pour être lu, je n’écris pas seulement pour moi. Tous les projets que j’ai montés jusque-là, j’ai pu les faire pour un large public. Faire des spectacles dans un garage, une cave ne m’intéresse pas. De la même façon, écrire pour n’être lu que de ma famille et de mes amis ne m’intéresse pas non plus. Je veux une vraie reconnaissance, à la fois des professionnels et du public. Tout ce que je fais, même si cela peut parfois prendre du temps, doit avoir une véritable légitimité professionnelle.

AO : Penses-tu que la reconnaissance procure la légitimité ?

XC : Avoir une visibilité, savoir que tu existes et que tu défends un point de vue, que tu creuses un sillon est important, oui, et pour moi cela définit la reconnaissance. Après, je ne cherche pas à fédérer : mon écriture n’est pas, je le pense, la plus consensuelle pour ça. Je cherche juste ma place, capter l’intérêt des professionnels et du public pour faire entendre ce que j’ai à dire.

AO : Qu’est-ce qui t’a amené plus particulièrement vers l’écriture théâtrale ?

XC : J’ai l’impression que l’écriture théâtrale est véritablement ma langue, celle que je possède le mieux. Je ne saurais pas faire autre chose je pense. Je suis très sensible au cinéma : l’écriture théâtrale est donc cohérente par rapport à cette référence. Par exemple pour La Bande, je me suis inspiré de Mourir d’Aimer d’André Cayatte (1971) avec Annie Girardot et de sa structure intrinsèque. J’ai repris l’idée de la voix off, que l’on retrouve également dans l’Amante Anglaise de Marguerite Duras dont la simplicité m'a également nourri : c’est un procédé que je trouve fascinant et j’ai tenu à l’adapter pour mon texte. Après, l’écriture reste 
pour moi quelque chose de besogneux. Je suis admiratif des gens pour lesquels écrire est facile, inné. Pour moi, il s’agit d’un vrai travail acharné. On pourrait penser que, à la façon d’un musicien qui fait ses gammes tous les jours ou bien d’un danseur qui s’entraine constamment par habitude, l’auteur doit écrire tous les jours en se moquant d’être ou non publié. Je ne fonctionne pas comme ça : je considère que mes projets doivent aller jusqu’au bout. Je n’écris pas pour le simple plaisir d’écrire.

AO : Tu cites le cinéma, Marguerite Duras… quelles sont tes principales sources d’inspiration?

XC : Etrangement, c'est la peinture. Certains peintres ont écrit des textes magnifiques sur leur rapport au monde, la façon dont ils appréhendaient leur art. Je pense qu'il faut lire ces textes : il y a une réflexion incroyable qui me fascine. Pour en revenir au cinéma, j'aime beaucoup l'écriture cinématographique de Lelouch par exemple. Vivre Pour Vivre est un film que je trouve incroyable. La scène de l'hôtel et la façon dont le réalisateur utilise la caméra y est sublime. C'est une bonne chose que le théâtre ne soit pas que des mots, c'est une façon de respecter le public.

AO : Le public est important pour toi lorsque tu écris ?

XC : Oui, je n’ai pas envie qu’il s’ennuie. Je travaille autant le fond que la forme sans faire de compromis et cela afin qu’il passe un bon moment tout en entendant ce que j’ai à dire.

AO : Le regard des lycéens qui t’ont décerné ce prix de l’InédiThéâtre a-t-il été important pour toi ?

XC : En France, on ne peut être reconnu en tant qu'auteur que si l’on se confronte aux comités de lecture et aux prix. J’ai donc proposé mon texte. J’ai été très surpris d’être retenu dans la sélection et d’être au final lauréat. Je suis heureux grâce à ce prix d’avoir obtenu ce retour particulier et d'être édité. Beaucoup de jeunes se sont reconnus dans mon texte. Beaucoup m’ont dit : « La façon dont vous parlez, vous écrivez, c’est nous ! Mais comment avez-vous fait ? Comment avez-vous fait pour écrire comme nous on parle ? ». Pour toucher une nouvelle génération, il faut parler une langue qu’elle entend et manie tous les jours. Je suis très content de cette passerelle qui permet d’amener les jeunes vers le théâtre. Je trouve fascinant de voir cette jeunesse s’engager de cette façon et de quitter un peu la culture 
mainstream à laquelle elle est constamment confrontée.

"On a beau remonter les manches, la merde, ça vous chope de partout.
Ca sort profond pour plus vous lâcher.
Y'a qu'à sentir pour comprendre de quoi on est fait"
. Xavier Carrar, La Bande.


AO : Quel est le message que tu as voulu faire passer dans La Bande ?

XC : Il s’agit d’une rage. J’ai au fond de moi une espèce de bouillonnement qui me rend hystérique : bien que je me sente très bien intégré socialement, je ressens une sorte d’exaspération par rapport à tout ce que je vois et la façon dont le monde est géré. Je n’y comprends rien. Je suis admiratif de l’action d’un groupe comme les 
Indignés, le mouvement du Printemps Erable. Dernièrement, j’ai été très interpellé par le film d’Audrey Gallet et Alice OdiotZambie, à Qui Profite le Crime ? que j’ai trouvé exceptionnel. Ce documentaire, qui a reçu le prix Albert Londres, commence à faire bouger les choses et suis sensible à cet impact. C’est tout cela que j’ai voulu mettre dans La Bande : exprimer le mal-être de personnages confrontés à un monde qu’ils ne comprennent pas et qui les amène à un comportement extrême. Après je n’ai pas vraiment voulu faire passer un message particulier, juste dresser un constat.

"Vous avez jamais fait ça, gosse ?
A tirer les oreilles du caniche de pépé jusqu'à ce qu'il beugle -
pour ensuite le caresser dans vos bras.
Comme si de rien n'était.
Savoir qu'on peut vraiment vous aimer.
Sans juger"
, Xavier Carrar, La Bande.

AO : Quel est l’avenir de ce texte justement ?

XC : Je n’ai pas envie de mettre en scène mon texte parce que je ne saurais pas comment faire. Je suis très admiratif des artistes comme Joël Pommerat, par exemple, qui parviennent à écrire et mettre en scène leurs propres textes. Je pense que j’étoufferais si j’essayais. Je serais par contre très heureux que quelqu’un s’y confronte.

AO : Quels sont tes autres projets ?

XC : Nous continuons de présenter « 
Où On Va Papa », pièce adaptée du texte de Jean-Louis Fournier et mis en scène par Layla Metssitane. Sinon, je continue à écrire, bien évidemment.

AO : Qu’as-tu envie de dire pour terminer cet entretien ?

XC : Spontanément, j’aimerais bien qu’on apprenne à être plus à l’écoute les uns des autres. Qu’on prenne le temps de réfléchir et de mettre les choses en perspective. Je ne suis pas forcément sûr de mettre en pratique cette volonté qui consisterait à prendre le temps, mais enfin je la juge primordiale…

(entretien réalisé le 02 juin 2012)
 
 

Xavier Carrar est mannequin, auteur, comédien et metteur en scène formé notamment au théâtre de Chaillot. Il a joué sous la direction d’Anne Delbée, Maurice Béjart, Albert-André Lheureux, Jean-Pierre Dravel, Olivier Macé. Son premier texte publié à la suite du prix de l’InédiThéâtre a également reçu le deuxième prix du comité de lecture de Fontenay-sous-Bois. Il est édité chez 
Lansman Editeur.

InédiThéâtre est porté par l'association Postures en partenariat avec Lansman Editeur et le Théâtre de l'Aquarium.
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(*) Lycée professionnel Etienne Dolet 20ème  / Paris / 1ère; Lycée Simone Weil / Paris 3ème  / 2nde; 2 classes Lycée Paul Valéry / Paris 12ème  / 2nde; Lycée professionnel Paul Bert / Maisons Alfort  / 2nde; Lycée Eugène Delacroix / Drancy  / 1ère; Lycée Romain Rolland / Ivry sur Seine  / 2nde; Lycée Jacques Monod / Clamart  / 2nde

 

 





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