Sara a aujourd'hui quinze ans. Mais il n'y a pas foule pour la voir souffler ses bougies. Côté famille, ce n'est guère reluisant. La relation avec Maman n'est pas folichonne et Papa brille par son absence. Reste la petite souris amie, Darwin, qui tient compagnie au personnage principal, tout de rouge vêtu.
Sakura, « fleur de cerisier » en japonais, est un spectacle de marionnettes accompagné du jeu d'une comédienne et qui ouvre les portes du monde trouble de l'adolescence. Le canevas de l'histoire est, somme toute, ordinaire : une ado ne supporte plus sa mère, épouse délaissée et emmurée dans ses flashbacks tandis que son père, physiquement présent, se montre hélas absent, tant il est absorbé par ses plantes et ses oiseaux. Mais, ici, la simplicité va de pair avec l'esthétique, une esthétique de l'adolescence surfant sur une élégante palette de rouges. Lorsqu'il n'est pas le symbole d'une colère, assortie d'une musique où s'emballe une guitare électrique, le rouge suggère l'amour et l'éveil à la sensualité, contrastant joliment avec le blanc de l'innocence et de l'enfance, que rappelle constamment le recours à la marionnette. La couleur dominante connote également le sang, à travers les pulsions de vie et de mort qui tiraillent la jeune Sara. Le décor où triomphe l'écarlate, exploré dans sa pluralité symbolique, traduit le labyrinthe sentimental de l'adolescente où se heurtent l'amour, la colère et la destruction.
Malgré le propos sombre de la pièce, le metteur en scène Martial Anton propose une série de moments déjantés. Son personnage principal s'aventure au coeur d'un délire urbain, sur un skate nerveux et invite à une plongée hallucinante, au fin fond d'un mode d'emploi où sont décrits maintes façons de clamser. Tord-boyaux, comprimés, pendaison et électrocution pendant le barbotage : le repertoire des tentatives de suicide est large mais n'installe jamais une épaisse brumaille. Sakura écarte les papillons noirs avec son carnage d'oiseaux qui fait voler les plumes avec allégresse. Le spectacle embrasse une flopée d'émotions qui va de la colère à l'égard de la mère, représentée par des lèvres fardées et écrasantes, en gros plan sur grand écran, à l'attendrissement, face aux premiers émois d'une ado, couchée sur une méridienne grenat, souris à ses côtés, pour une séance de psychothérapie complètement barrée !
Privilégiant l'image bien plus évocatrice que le verbe, Sakura parvient haut la main à toucher, à travers de géniales inspirations nées des lectures de Kafka sur le rivage (H. Murakami), L'Elégance du hérisson (M. Barbery) et Millenium (S. Larsson). Dénominateur commun de ces romans et du spectacle : la figure de l'ado qui, mis en scène par Martial Anton, apparaît tel un funambule délicat et paumé, essayant d'avancer sur une corde toute fine ou plutôt comme une ronce, rageuse mais peut-être bien déterminée à grandir, pour le pire et le meilleur, aussi.

(c) Eric Legrand