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"Le Pulle", mis en scène par Emma Dante - Théâtre du Rond-Point

Théâtre
Posté par Marion Oddon le 2009-03-20



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Introduction / Pulle ] pulé [ = Putes ; Spectacle palermitain dansant et chantant surtitré en français, pour cinq putes et trois fées.



Pour monter à bord de ce love boat déglingué, vous devrez accepter la vision assassine d’Emma Dante : il n’y aura ni filet ni bouée de sauvetage. De nombreuses secousses sont à prévoir. Vérifiez votre ceinture de chasteté, assurez-vous que votre livre de chevet ne porte pas l’insigne biblique qui vous fera tressaillir à chaque coup de rein, à la vue d’un sexe, d’un poil, ou d’un mamelon juteux. Alors seulement…



Laissez vous emporter dans un spectacle à la puissance frénétique, presque aussi éreintant qu’un acte de copulation. L’osmose entre la mise en scène et les comédiens (bestiaux), entre les corps et les voix (acrobatiques) vous transportera dans les rêves de 5 putes travesties dans la ville de Palerme. Rosy, Sara, Ata, Moira et Stellina pourraient presque être des oripeaux décomplexés d’un livre de Vollman. Toutes ont une anecdote tragique qui les a un jour fait basculer dans la prostitution. Toutes acceptent aujourd’hui leur identité de femme à queue.



Emma Dante apparaît par interlude vêtue de noir, et on se dit qu’il doit y avoir quelque chose avec ces femmes-là, avec ce profil à la Nothomb, presque masculin… Déterminées, elles imposent une approche du récit à vif. La prostitution telle qu’elle se vit à Palerme est un paroxysme d’absurde puritanisme, de désirs de femmes dans des corps d’hommes, de mépris à peine déguisé. Emma Dante s’en nourrit et le traduit sans fioriture, sans beaux dialogues ni douce transition. Ici tout est rêche et cinglant.



Noir. Le rideau se lève dans un silence absolu, dévoilant ce qui semble être une vidéo projetée de trois marionnettes géantes. Songe d’une nuit… Mais quand le cadre s’élargit, les corps prennent forme, s’animent, et sont bientôt envahis d’un tremblement compulsif. Des pantins autistes, des machines de sexe, qui répètent à l’infini les mêmes mouvements socialement identifiés à leur profession. Trois fées à verges plastiques : les corps convulsent, se projettent, se déchirent : se faire mal pour ne plus sentir la merde qui remonte jusqu’au cœur.



En développant une gestuelle trisomique, Dante questionne frontalement la sexualité dans ce qu’elle a de plus inabordable : l’aliénation d’un corps entraîne-elle celle de l’esprit ? Un corps malade peut-il avoir droit à une sexualité normale ? Quatre hommes and a half : des figures qui se rassemblent autour d’une boite de maquillage, dans des scénettes burlesques proche de l’esprit de Tati, jusqu'à l’affalement amplifié des voiles du navire, cap vers les côtes de bonne espérance (celle du mariage, d’un poids idéal ou d’une identité différente), et retour aussi sec à la réalité masquée, car ces cinq putes ne sont finalement que des corps non identifiés, interchangeables, à l’exception de Ata, né Fortuné, le transsexuel aux nibards provocateurs.



Cinq âmes qui se racontent par l’intermédiaire de fées désarticulées dans une opérette amorale, un corps à queue passionnément jouissif : On aime.







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Commentaires
De : Sarah

« Le Pulle » laisse un goût désagréable de plastique dans la bouche, mais n’en est pas moins un spectacle percutant, riche de créativité et d’idées, et profond. Si le côté psycho-sociologique dans ces tranches de vie est évoqué, ce qui m’a davantage marqué dans la représentation, c’est la transposition de cet univers qui, bien qu’il soit aujourd’hui banalisé, reste marginal, à une dimension beaucoup plus universelle. En ce sens, l’affalement des voiles rouges m’a aussi fait penser à des entrailles, mises à nues, réparées, puis à nouveau crevées, à très grande échelle, puisqu’il pourrait s’agir aussi des entrailles de la société toute entière. En effet, qu’est-ce qui distingue le tout un chacun de ces putes ? En tout cas pas le fait d’être guidé et contrôlé par ses désirs (par extension), ni la marchandisation des rapports humains, ni le culte du corps, ni le déchirement entre la froide réalité et la pureté d’un rêve, ni le fait d’être malmené, ni une certaine uniformisation de corps et de pensée, ni le mal-être, ni la quête d’identité. C’est en cela que le spectacle est si violent, car il rappelle que quelque part nous sommes tous un peu des « pulle ». Avec en prime et même effet, le refus de l’esthétisme au sens classique, à chaque moment, dans le jeu, dans la danse, dans le chant. Tout est ramené à la réalité bien basse et sans pitié, qui tente de s’élever grâce à quelques mélodies, mais qui s'écrasent rapidement, ou grâce à un équilibre fragile entre les êtres, qui se serrent les coudes, mais dont l’état à fleur de peau se transforme vite en dynamite, prête à exploser sous la pression ambiante. Visiblement, l’on n’est pas très optimiste à Palerme…

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