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"La contrebasse", m.e.s. de Natasha Rudolf – MC93
Théâtre
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Les quelques minutes qui précèdent le spectacle, dans le léger brouhaha de la salle qui s'installe et finit de se remplir, on observe la scène. Dénudée, géométrique, une pièce est tracée au centre à l'aide de bandes blanches, peu large, avec une légère perspective (suggère un point de fuite). Bandes blanches dans la pièce également, autour des deux chaises (une vers le fond, l'autre tout devant) et de la boîte de l'archet, autour de la bouteille d'alcool au fond, derrière le mur - dessiné - d'une cuisine. Au centre de la pièce... la contrebasse, sans bandes blanches (Le premier personnage est déjà sur scène). L'aspect clinique initial (qui n'est pas sans évoquer Dogville) se fige sur nos rétines avec cinq flashes blancs brutaux qui introduisent le personnage homme, au visage émacié, blâfard, sombre. Flash de l'ennui quotidien, l'homme avance du fond de sa pièce jusqu'à la chaise, debout vers nous, debout vers nous, assis vers nous, assis de profil, debout près de la contrebasse. Déjà s'inscrit dans l'ouverture de la pièce une sorte de mouvement de spirale qui converge vers la contrebasse, point d'attraction inéluctable. L'homme s'éloigne, revient vers elle, toujours, s'éloigne, hésite puis boit, revient vers elle. Ce mouvement d'allées et venues où la contrebasse est un corps large nécessitant de le contourner constitue une sorte d'architecture dans la pièce - celle de théâtre - et organise tel un balancier (qui tendra vers un point d'équilibre) les mouvements de l'homme, physiques et psychiques. Bientôt on pense à Kafka, idée de labyrinthe mental, pièce étroite, fermée, et le mouvement obsessif. Dans sa cuisine, l'homme lance un disque, la 2ème symphonie de Brahms, l'écoute attentivement en relevant les passages de basses tapis dans la musique. C'est lui qui joue, lui, fonctionnaire à l'Orchestre de la Ville, contrebassiste parmi les six, sept, huit de l'ensemble, perdu au sein de cette société musicale. Il parle, il nous parle de la contrebasse, de son essentialité dans la musique. Sans elle tout s'effondre, ni le chef, ni les solistes ne comptent. C'est la contrebasse. C'est presque un discours de militant que l'homme nous fait, militant pour la reconnaissance de la minorité essentielle de la contrebasse. Il milite, mais à qui s'adresse-t-il ? A nous, êtres extradiégétiques ?, à une cantonnade imaginaire ?, à ses murs ?, à lui-même. Ou à elle... ![]() L'homme est volubile, pressé, il nous parle de sa vie de fonctionnaire, de la soprane dont il se croit amoureux, de ses parents, de la musique. Le texte de Süskind est magnifique de conduite des idées : très finement il passe d'une communication enthousiaste au désespoir, de l'exposé limpide de son point de vue au magma exalté de la passion ; très finement, alors qu'il tourne dans cet appartement (toujours contraint par la contrebasse qui fait la largeur de la pièce et, en plus par sa housse qu'il doit déplacer et replier à chacun de ses passages), toutes ses paroles renvoient à la contrebasse. Comment il a, par défi à son père fonctionnaire, embrassé la carrière de musicien, comment il a, par défi à sa mère flûtiste, choisi la contrebasse ; comment il hait l'orchestre, les autres instruments, les autres contrebassistes, aucun ne semble le comprendre, lui qui pourrait jouer toutes les partitions ; il disserte sur Wagner, Schubert, ... Peu à peu il se met à nu tout comme il enlève ses habits, cette peau sociale. La contrebasse est au coeur de ce ballet de paroles, joue son rôle de balancier en envoyant son homme aux quatre coins de son esprit, de l'euphorie à la détresse, et, le mouvement du balancier se taisant peu à peu, esquisse cette spirale convergente, ce mouvement circulaire s'amenuisant vers le centre déjà disposé à l'ouverture de la pièce (avancée de l'homme et dans les bandes blanches de la pièce : bord droit, bord du fond, petit bout du bord gauche, mur de la cuisine, et petit morceau vers le fond). Leur relation se dégage plus nettement quand il la sort de sa housse. Alors, elle resplendit, elle exhale ses formes majestueuses et son bois chaleureux. Elle est cet objet de désir (mis en regard de la belle soprane convoitée), ce corps qu'il peut s'approprier et ceindre de ses bras. Dévêtue, il peut en jouer et dévoiler cet intime. Et il y a là des moments, très beaux, de musique improvisée, où il frappe, gratte, caresse l'instrument, autant le corps que les cordes. Beaux d'une certaine violence, d'une passion, d'une quête aussi, d'essence. La musique improvisée renvoie inévitablement, car elle travaille précisément la relation du musicien à son instrument dans cette perspective fusionnelle, aux notions d'amour, à la recherche d'une expression "pure", déchargée des codes sociaux. Cette quête de plénitude est parfaitement destructrice si considérée avec totalité, c'est se confronter à l'infini de la création, à sa puissance, c'est attirer à soi dans un mouvement de condensation toutes les facettes de sa personne, alors superposées et comme en suspension dans un monde où règne le potentiel (pas le réel, pas l'exprimé) et qui ressemble doucement à la folie. Quelques mots sur les auteurs du spectacle : Hubertus Biermann, l'homme, est proprement excellent, d'une justesse exemplaire dans les variations de registre de son personnage et dans l'interprétation musicale. Natasha Rudolf, le metteur en scène, travaille notamment comme art-thérapeute, et sa mise en scène respire de cette expérience, tant dans l'acuité portée aux décors que dans sa simplicité et son dénuement puissants. un remerciement à Christophe pour le débat après le spectacle La contrebasse, de Patrick Süskind mise en scène : Natasha Rudolf ; musique et jeu : Hubertus Biermann MC93 de Bobigny Jusqu'au 28 mars relâche les mercredis et jeudis
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