Une jeune fille, orpheline de sa mère depuis un an, découvre sa marâtre dans toute sa noirceur. Contrainte à vivre dans la forêt, un jour, sur son chemin, elle croise le prince. Ce dernier fait la promesse de venir la chercher après avoir retrouvé sa couronne, enfouie dans quelques profondeurs. Comme Pénéloppe attendant Ulysse, la bien-aimée voit le temps s'écouler. Et pour cause : la marâtre a réussi à faire boire le filtre de l'oubli au prince pour que sa propre fille, issue d'une première union, puisse l'épouser !
Olivier Py s'est amusé à adapter ce conte des Frères Grimm avec une panoplie de personnages exquis. Tout y est : la marâtre pétaradante de méchanceté, le prince téméraire et en quête d'aventures et les adjuvants de la jeune fille malmenée par belle-maman, comme l'ange gardien. Le jardinier, à l'allure de branquignol mais détenteur d'une parole censée, complète ces figures attachantes. La première moitié du spectacle repose sur un schéma classique mais le ton est joyeusement ostentatoire. Début de la pièce, l'orpheline doit surmonter des épreuves aussi simples à réaliser que de décrocher la lune ou de remplir le tonneau des Danaïdes ! La marâtre (interprétée par un homme comme au temps du théâtre shakespearien) s'en donne à coeur joie dans sa vacherie afin de marier son enfant au prince, empocher le pactole, la gloire et la grandeur.
Au-delà d'une histoire jonchée d'obstacles, La Vraie fiancée dessine une réflexion sur la vérité. La quête du vrai est suggérée par les séries d'ampoules qui recouvrent l'arrière-plan et encadrent la scène, lieu où se manifeste le réel malgré l'exhibition même de la théâtralité. La jeune fille apparaît la première fois sur scène avec un livre et une paire de lunettes sur son nez (qu'elle gardera jusqu'à la fin), juchée sur une sorte de balcon, pour signifier que tout art, y compris le théâtre, ses costumes, ses accessoires et ses fards, se présente tel un miroir (reflétant au sens propre, comme au figuré, le public) et mène à la vérité. Et pour illustrer son idée, Olivier Py s'est également tourné du côté shakespearien, en insérant une mise en abyme, rupture avec la facture conventionnelle du conte. A l'instar d'Hamlet, l'héroïne monte une pièce de théâtre avec la troupe croisée sur son chemin, afin de faire émerger le vrai dans la caboche du prince amnésique, tombé amoureux de la fille de la marâtre, aussi dynamique qu'un caillou puisqu'elle n'est, en fait, qu'une poupée de cire (référence au personnage automate – Olympia – dans L'Homme au sable d'Hoffmann).
A côté des notes de l'accordéon et de la caisse tonitruante accompagnant la présence de la marâtre, Olivier Py engage également une méditation sur le rôle du théâtre et le statut des comédiens, sujets à la précarité, tiraillés entre les goûts du spectateur issu du peuple et ceux du courtisan et mécène, victimes des conventions morales et de la censure. Mais le sujet, aussi sérieux soit-il, est traité avec un brin d'humour contenu dans les répliques et l'apparence des artistes. La troupe, un peu rustre, affiche un manque d'harmonie comique avec son boucher aux traits virils, qui troque son tablier contre une robe immaculée pour interpréter une princesse. Le rôle du prince est, quant à lui, confié à un bûcheron, enclin à la chopine et dont la démarche est quelque peu titubante !
La Vraie Fiancée est une pièce généreuse où l'on a plaisir à retrouver l'univers des contes, parsemé d'une touche emphatique et amusante. L'adpatation d'une histoire relativement classique, avec ses bons et méchants personnages, est ponctuée d'une série d'interludes où chants, accordéon, cuivres et percussions, empruntés au monde du cirque, se mêlent dans un partition sombre ou au milieu d'une pluie de confetti éclatante. Encore un clin d'oeil d'Olivier Py au théâtre élisabéthain qui faisait succéder des numéros d'acrobaties à ses représentations. Eblouissant et riche de réflexions sur le théâtre, La Vraie fiancée s'avère un spectacle décidément accompli et à la portée de tous !