
En 1913, Blaise Cendrars, alors jeune écrivain nomade et chétif, publie avec la complicité de Sonia Delaunay "
La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France" aux éditions des Hommes Nouveaux. Un livre peinture, où l’image et le texte s’agrémentent à armes égales. L’illustration de Sonia Delaunay mesure en effet 2 mètres de long sur 36 cm de large. On devait en tirer 150 exemplaires afin qu'au total, on atteigne la hauteur de la Tour Eiffel, chère à Robert Delaunay. C’est cet ouvrage qu’ont voulu retranscrire sur scène Balazs Gera et le scénographe Giulio Lichtner.
Les mots écrits seront dits, très bien, par le comédien Guillaume Gilliet, et la peinture mise en volume grâce à un dispositif où une roue géante (mangeant toute la scène), sera enveloppée dans une bulle de plastique transparente tapissée de couleurs plastiques par Pascal Doudement, et qui se transformera aux grès des voyages du héros.
Des voyages à bord du Transsibérien, qui conduiront l’adolescent vers des aventures alcooliques teintées de romanesque ou de sentimentalisme dépressif, entre Moscou et Paris, ville de cœur, celui de Jeanne la petite prostituée (qui entre temps aura perdu son H), rencontrée une nuit d’infortune, et dès lors recherchée dans tous les corps de ses autres amantes.
Effervescence – faim – femmes sont les mamelles de la jeunesse de Blaise. Une effervescence qui tourbillonne et le fait grandir plus vite : « J’avais à peine 16 ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance ». Sa vie est pour lui un plaid bariolé, mais qui s’éffiloche à grande vitesse, celle du Transsibérien. Ce train qui retombe toujours sur ses roues, mais tourne en rond, de Moscou à Paris, et de Paris à Moscou, infatigablement…
Une ronde ennivrante, emprisonnante, comme cette bulle, poumon collant parfois aux membres, et figeant toute action. Un cœur qui bat au rythme d’une musique de cabaret ou de fête foraine, toujours plus vite, comme un mime (physiquement là en la personne de Mathieu Antajan, double muet de Blaise Cendrars). Un dispositif qui représente tantôt une roue, tantôt un rail, tantôt une horloge, celle qui dévore le temps de Blaise et l’empêche « d’aller jusqu’au bout ».
Cendrars qui disait du travail de Sonia Delaunay : « Elle a fait un si beau livre de couleurs que mon poème est plus trempé de lumière que ma vie." Balazs Gera lui, donne au texte de Blaise une couleur plus brumeuse, celle d’un passé révolu peut-être, et nous livre une version plus angoissante aussi, s’achevant par un lever de lune impressionnant dans une obscurité totale.
A voir jusqu’au 28 juin
Maison de la poésie
Passage Molière,157 rue Saint Martin, 3e