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"La Loi du marcheur", m.e.s. Eric Didry – Théâtre du Rond-Point

Théâtre
Posté par Cyril Cossardeaux le 2010-09-18



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Même s’il s’était déjà frotté à l’exercice en adaptant à la scène un entretien radiophonique avec le plasticien Christian Boltanski, le projet du metteur en scène Eric Didry de monter au théâtre une partie d’Itinéraire d’un ciné-fils tenait a priori à la fois de la gageure et de la redondance. Que pouvait apporter de plus La Loi du marcheur que ce que Serge Daney lui-même avait déjà livré à la caméra de Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin dans son entretien au long cours avec Régis Debray en janvier 1992 ?
Le miracle de cette réussite totale est à la fois de remettre dans l’espace public la parole déjà trop oubliée de l’un des plus grands penseurs français de la seconde moitié du 20ème siècle (oui, pas moins) et de nous la faire entendre mieux que ne nous l’avons peut-être jamais entendue. Le grand paradoxe, ironique, est que cette parole est ici mise en scène, "spectacularisée", loin de cette essence "réaliste" que Serge Daney prêtait ontologiquement au cinéma.

John T. Chance et Nicolas Bouchaud
John T. Chance et Nicolas Bouchaud

Qu’est-ce qui fait alors que n’affleure jamais ce détestable sentiment de trahison ou de dévoiement ? D’abord le fait, tout bête, que ce spectacle nous donne à réfléchir, pas seulement sur les images, car le territoire de la pensée de Daney était bien plus vaste que cela. Et d’une intelligence redoutablement prémonitoire. On dira de lui qu’il était de cette race des intellectuels pessimistes, inquiets, un peu Cassandre, même ; de ceux étant nés après la catastrophe (4 juin 1944, le concernant, quasiment un enfant du Débarquement et cela ne peut pas ne pas avoir eu une incidence dans sa fascination pour le cinéma hollywoodien…) et persuadés que ce pire de l’Histoire ne se reproduirait plus, ne pourrait plus se reproduire. En partie, d’ailleurs, grâce au cinéma (avec Nuit et brouillard comme l’un des films fondateurs d’une vie d’homme et de cinéphile). Et qui voyaient bien que, déjà, en 1992 (on est alors en pleine purification ethnique dans la future ex-Yougoslavie), tout était en train de revenir et que le cinéma n’avait pas pu empêcher ça. On se demande parfois si le texte n’a pas été actualisé, tant il résonne étrangement dans cette (F)rance de Sarkozy, Hortefeux, Besson…
1992, c’est aussi le début de l’ère triomphante de ce qu’on appelait alors le reality show télévisuel. Etrange, d’ailleurs, comme ce terme a déjà disparu. Sans doute parce qu’il ne s’agit plus d’un genre en soi mais ce qu’est devenue la nature intrinsèque de la télévision du 21ème siècle. Celle qui plie les individus à sa logique narrative spectaculaire, celle qui les amène à être les supports publicitaires d’eux-mêmes (son argumentation autour de l’exemple de Gérard d’Aboville est passionnante). Daney semble ici deviner, avec une bonne dizaine d’années d’avance, l’explosion des blogs, de Facebook, de Twitter, de tous ces vecteurs de construction de ce qu’on appelle l’"e-réputation" (à laquelle nous ne sommes certes pas les derniers à avoir succombé…).
Il pressent aussi que les médias (tels qu’ils existaient à l’époque, bien avant qu’Internet ne devienne un phénomène grand public) ne seront bientôt plus le lieu où pourra se développer un discours critique sur le cinéma et, oh comme nous ne pouvons que lui donner raison !

La Loi du marcheur vaut donc d’abord pour Daney. Mais aussi, et presque à part égale, par Nicolas Bouchaud, qui incarne moins Daney lui-même (mais dont il reprend quand même quelques gimmicks, comme l’intense consommation de cigarettes) que sa pensée, qui devient ici plus ludique, souvent espiègle (cela dit, Daney était le contraire d’un triste sire pontifiant), incroyablement proche, simple, drôle (on rit souvent) et sympathique. Vivante, tout simplement, comme si elle naissait à l’instant, avec ses hésitations, ses répétitions, ses suspensions, ses digressions oubliant parfois l’idée de départ. Daney pensait au fil de la parole (ou de la marche, qu’il pratiquait beaucoup et qui donne son titre à la pièce), comme on soupçonne qu’il écrivait largement au fil de la plume, une idée chassant l’autre, comme seuls peuvent le faire les intellectuels ayant au préalable une vision claire de leur rapport au monde et, s’agissant de lui, au cinéma et à l’articulation entre le cinéma et le monde. Serge Daney est sans doute celui qui a su le mieux écrire sur la cinéphilie, sur l’itinéraire personnel amenant à devenir un cinéphile/cinéfils (pour reprendre son jeu de mot qui a fait florès, mais qui est bien plus qu’une pirouette langagière, tant, chez lui, le cinéma a remplacé le père qu’il n’a jamais connu).

Nicolas Bouchaud
Nicolas Bouchaud

Il y avait chez Daney, comme probablement chez la plupart des cinéphiles, un rapport très profond à l’enfance. Eric Didry aurait pu l’illustrer sur scène avec le Moonfleet de Fritz Lang, dont une phrase a donné le titre testamentaire d’un des derniers livres de Daney (L’Exercice a été profitable, monsieur…). Mais il fait un autre choix, celui de Rio Bravo, plus récent de quelques années et que Daney a vu lorsqu’il était déjà adolescent, à 15 ou 16 ans. Choix néanmoins judicieux car le chef d’œuvre de Hawks a énormément compté dans le vie de Daney (et de tant d’autres cinéphiles) et qu’il a probablement dû le voir suffisamment souvent pour en connaître par cœur tous les détails. C’est la très belle idée, gentiment iconoclaste, de La Loi du marcheur, que de faire jouer le cinéfils avec l’objet de sa fascination/adoration, à mi-chemin entre fétichisation (et l’on sait à quel point la cinéphilie a partie liée au fétichisme) et second degré.
Une autre belle idée est de faire retentir le Sign o’ the Times de Prince et ses deux premiers vers tristement annonciateurs de la mort à venir de Daney : "'In France, a skinny man / Died of a big desease with a little name" (le sida).
On espère maintenant vivement que la très belle incarnation de Nicolas Bouchaud donnera à tous les spectateurs l’envie de lire Serge Daney, dont la pensée est parfois complexe, souvent lumineuse (en cela très proche de celle de Godard), pas exempte non plus de mauvaise foi, comme l’illustre notamment l’extrait vidéo ci-dessous. Lorsqu’il "justifie" la préférence pour le cinéma américain par rapport au cinéma français chez les adolescents des années 50 en comparant Cary Grant, Gary Cooper ou James Stewart d’un côté et Fernandel, Raimu ou Michel Simon de l’autre, il est évidemment d’une totale mauvaise foi. Car les modèles cinématographiques nationaux d’identification des jeunes Français de l’époque étaient davantage Georges Marchal, Yves Montand, Daniel Gélin ou, surtout, Gérard Philippe, physiquement pas exactement repoussants. Mais le fait que Daney ne cite ici que des comédiens de la génération d’avant, celle de ce père inconnu, n’est évidemment pas innocent. Il est dommage que, à l’époque, Régis Debray ne l’ait pas relancé sur ce sujet hautement psychanalytique…


La Loi du marcheur (entretien avec Serge Daney) - extraits
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Commentaires
De : Serge Bouvet

Article en images sur : http://sergebouvet.com/2010/09/la-loi-du-marcheur/

Je tenais donc à photographier Nicolas Bouchaud, ce soir-là, mardi 14 septembre, au théâtre du Rond Point, face à cette armada de photographes dont j’avais le privilège de faire parti. La scène était surréaliste. Un acteur face à des dizaine de téléobjectifs, dont le monologue va s’étaler sur près d’une heure et quarante minutes, ponctué de claquements inharmonieux d’obturateur de gros boitiers photographique. Mais Nicolas Bouchaud saura demeurer professionnel jusqu’au bout, récitant avec un sérieux imperturbable son texte malgré ce public quelque peu iconoclaste, et semble-t-il déshumanisé.

Un public déshumanisé… On pourrait le croire mais non. L’émotion était de palpable. Les photographes de presse furent conquis, grâce à une interprétation mêlant pédagogie, générosité, culture et humour. La représentation est épuré de toute fioriture scénique hormis un écran blanc qui diffuse sur fond de nostalgie le « cinéma de papa » qu’un Eddy Mitchel n’aurait pas boudé et de quelques accessoires, clope, chaise et bouteille de whisky qui borne allusivement la présence émouvante de l’acteur dans le mirage d’un western.

Incarnant généreusement Serge Daney, c’est à un retour historique à la fois pédagogique et passionnant que nous convie Nicolas Bouchaud entre quelques bouffée de malbak qui ponctuent la réflexion sans concession de Serge Daney sur le 7ème art et les nouveaux médias. On s’amuse des références d’hier et d’aujourd’hui, on se rappelle de son premier film d’enfance, de ses premiers frissons ou de ses premières larmes. Bref, La loi du Marcheur » est un spectacle qui surprend, touchera n’importe qui… photographes compris.

De : Cyril C.

"La Loi du marcheur" tournera aussi bientôt en province :
- à la Comédie de Clermont-Ferrand du 19 au 22 octobre ;
- à Sortie Ouest à Béziers les 4 et 5 novembre ;
- à l'Espace Malraux de Chambéry les 31 janvier et 1er février 2011.

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