Parvenir à mettre des mots sur les réalités tues, étouffées ou retenues de l'univers carcéral, sur la richesse de ses visages paradoxaux en marge du monde, est déjà une vraie gageure. Les capter par l'image, pour tout un tas de raisons, s'avère être une entreprise délicate. Comme exemple de réussite récente, on peut saluer Jacques Audiard, brillant transcripteur d'ambiances extrêmes et de vécus pénitentiaires, avec 'Le prophète'.
C'est dans cette lignée thématique, cette famille spirituelle, que s'inscrit le questionnement majeur sur le rapport fond/forme, société/individu, ouverture/fermeture, connaissance/ignorance, mêlant mémoire historique et problématique contemporaine. Ce questionnement est à l'origine de l'exposition "L'impossible photographie, prisons parisiennes (1851-2010)", proposée depuis le 10 février jusqu'au 4 juillet prochain par le musée Carnavelet, à Paris.
Forte de 340 photographies, instantanés des prisons de la capitale, de 1851 à aujourd'hui, l'exposition a, pour ce faire, nécessité un travail minutieux de compulsage, compulsage de quelques 3800 clichés issus de musées, bibliothèques, collections privées, agences de presse. Aux commandes de ce projet ambitieux - les commissaires du département des collections photographiques du musée - Catherine Tambrun et Christel Courtois.
Dans un souci de lisibilité maximum pour le public, les photographies présentées sont accompagnées de textes littéraires et de films d'archives. Dans un souci d'approche contemporaine du sujet, sont aussi intégrées, au parcours socle, des créations réalisées à l'initiative du musée - trois reportages photographiques exclusifs de Jacqueline Salmon, Michel Séméniako et Mathieu Pernot - effectués entre 2008 et 2009 à la prison de la Santé [avec l'accord de l'administration pénitentiaire, il n'est pas inutile de le souligner]. Deux commandes littéraires viennent compléter cette scénographie muséale - avec une pièce sonore d’Olivia Rosenthal, un texte de Jane Sautière ainsi qu’une installation audiovisuelle d'Anne Toussaint et Kamel Regaya (atelier audiovisuel de la prison de la Santé).
Afin de ne pas porter à un discours somme toute linéaire, restrictif et éphémère sur le monde pénitentiaire - qu'il soit passé ou présent - le musée invite enfin le visiteur à compléter sa réflexion engagée par la découverte de l'exposition, avec un catalogue de référence, où diverses personnalités, appartenant à des domaines très divers (universitaires, historiens de la photographie, philosophes, écrivains, artistes¼), livrent leur analyse et décryptage des photographies sélectionnées.
Le but ultime est sans nul doute d'amener le visiteur à s’interroger sur le regard que portent la société et les photographes sur les lieux de rétention et prisons de la capitale, lieux aux noms méconnus, décalés mais non moins poétiques : La Force, la Grande et Petite Roquette, Saint-Lazare, Sainte-Pélagie, Mazas, L’Abbaye, le Cherche-Midi, l’Hôtel des haricots.
Dans le dégagement du fantasme habituel sur les lieux de détention pour conquérir une vision nouvelle dans un embrassement plus nuancé, plus humain, du regard et de la perception.
Si vous avez du temps, notez sur vos agendas les rendez-vous gratuits du musée Carnavalet dont le sujet reste le thème de l'exposition - c'est dans the running time jusqu'au 4 juillet inclus.
23 rue de Sévigné, 3e.