Comme elle l’avait fait avec Copi, la compagnie du Théâtre des Lucioles nous propose depuis quelques années déjà de parcourir le répertoire de Rafael Spregelburd, jeune auteur, metteur en scène, comédien et traducteur argentin.
Après La Estupidez (La Connerie), La Panique et La Paranoïa voici donc l’Entêtement, dernier volet de l’heptalogie écrite par Spregelburd qui, en se basant sur l’œuvre de Jérôme Bosch, se propose de revisiter à sa manière, les sept péchés capitaux.
« Père Francisco_ Nous sommes un groupe de fascistes qui croient faire ce qui est correct. »
Plus particulièrement, l’Entêtement prend place à Valence en 1939 lors du dénouement de la guerre civile espagnole. En adoptant le point de vue original des fascistes, l’Entêtement explore cette page sombre de l’histoire en n’en retenant qu’une heure approximative, et cela trois fois dans un même lieu. Ainsi donc et très concrètement est livré devant nos yeux le même moment vu sous trois angles différents, le temps effectuant ainsi des allers-retours pertinents pour nous livrer au final un puzzle efficace dont l’intrigue se met en place par recoupements.
Afin de rendre effectif le découpage singulier du texte, la scénographie reprend la structure circulaire utilisée dans La Paranoïa sur laquelle est déposé une maison dont les murs sont entièrement modulables : l’espace ainsi créé permet de passer de manière astucieuse d’une pièce à l’autre, d’un univers à l’autre tout en usant d’un jeu d’ombres précis soulignant ainsi les personnages que l’on ne voit pas.
« Alfonsa_ Tout ça a déjà eu lieu. Ça a eu lieu il y a un certain temps. Je déambule dans cette maison, je suis un spectre qui se consume. Un enchantement. Ce moment a déjà eu lieu ! »
Et question personnages justement, l’Entêtement déploie, et cela en différentes langues, toute une galerie de personnalités totalement déjantées et passionnantes.
« Père Francisco_ Je chie sur cette putain d’hostie caillée dans le sperme de cent anarchistes à grosse bite !! »
Parmi ces portraits, retenons ceux interprétés par Marcial di Fonzo Bo, à la fois touchant et exceptionnel d’énergie comique en commissaire fasciste rongé par la création d’une langue universelle et fédératrice, le Katak, Pierre Maillet, en prêtre libidineux, qui, toujours hilarant dans ces rôles décalés à la fois hystériques et touchants, met en lumière les questionnements d’un homme face à ses doutes, ses discordances, et enfin Judith Chemla, qui crève littéralement la scène en possédée à la fois douce et tempétueuse.
La psychologie des individus, brillamment servie, est d’ailleurs des plus intéressantes puisqu’elle s’amuse tout au long de la pièce à confronter les personnages à leurs propres contradictions : le fasciste s’avère philanthrope et humaniste, le communiste se révèle lâche et égoïste face aux dangers qui l’impliquent et le prêtre se montre passionné par les sciences. Cet attrait pour les sciences est d’ailleurs une récurrente dans le théâtre de Rafael Spregelburd, tout comme la présence, une fois encore, d’un personnage omniscient pourtant déprécié par les autres, ces deux points, entre autres, permettant d’intégrer cet Entêtement au projet plus global qu’est l’heptalogie.
Si la pièce s’avère brillante et cohérente dans son ensemble, on peut néanmoins reprocher à la mise en scène un parti pris cinématographique qui est pourtant intrinsèquement lié à l’œuvre de Spregelburd. En effet, la bande-son continuellement utilisée tout au long de la pièce s’avère parfois trop illustrative et finit par s’imposer au détriment des sentiments qu’elle est censée souligner.
« Sanchis_ Écrire, c’est réduire les possibilités. Il ne faut pas le faire. Dans les écoles, ils devraient nous apprendre à oublier comment on écrit. Lettre par lettre. »
Pour conclure, l’Entêtement est une œuvre à tiroir qui insiste sur l’importance de l’écriture et de la langue dans les histoires, qu’elles soient grandes ou petites, et sur son caractère universel. Mise en scène par Elise Vigier et Marcial di Fonzo Bo avec une passion maitrisée du détail, la pièce est une vraie réussite qui, si elle déstabilise au départ, tient en haleine le spectateur du début à la fin, le transformant en inspecteur d’une intrigue qui n’ira jamais où on l’attend. Un véritable coup de cœur qui questionne et ne se résout jamais vraiment.