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"L’éveil du printemps", m.e.s. Guillaume Vincent – Théâtre de la Colline

Théâtre
Posté par Marion Oddon le 2010-03-15



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Franck Wedekind fit scandale lors de la diffusion de sa pièce L’éveil du printemps il y a déjà plus d’un siècle (en 1891 pour être précis). Description sans faux-semblant ni idéalisme des pulsions sexuelles enfantines, son texte intéressa beaucoup Freud et Lacan, qui saluèrent tous deux sa compréhension du phénomène, loin du manichéisme puritain dominant. Le sous-titre explicite assez bien son propre point de vue : « Tragédie enfantine ». Il s’agit donc de montrer les difficultés d’accepter de grandir et de vivre autrement. Un sujet intemporel remanié par Guillaume Vincent avec énergie et virtuosité.

Et le prélude plonge d’emblée le spectateur dans cette angoissante épitaphe de la jeunesse. Sur la chanson de Joan Baez « Que sont mes amis devenus ?», les trois personnages constatent avec dépit et angoisse que « L’amour est morte », l’enfant en eux s’en souvient, revenant les hanter d’autant plus douloureusement encore.

Wedekind aimait les patchworks d’ambiances, la déconstruction narrative et la crudité du réel. Guillaume Vincent ne l’a pas trahi, distillant ses propres influences et convoquant la peinture, la danse et la chanson dans sa mise en scène. Il s’inspire notamment d’Henry Dager, ce peintre interné dans un asile de fous et dont les tableaux montraient avec une ingénuité impudique des petites filles avec des sexes d’homme. La seconde partie de la pièce consacrée aux conséquences du suicide d’un des enfants se plonge dans l’atmosphère de la bande dessinée de Mezzo et Pirus : « Le roi des mouches ».  Reprenant cette customisation et le détournement d’objets qui sont l’un des points marquants de la jeunesse d’aujourd’hui, il recrée un décor mouvant, où dehors et dedans interfèrent, irréels et ubuesques comme le sont les imaginaires adolescents.
 

Henry Darger

Martha, Ilse, Moritz et Melchior se côtoient depuis leur plus tendre enfance. Une période heureuse et insouciante, où l’énergie sexuelle s’affole avec bonhomie, jusqu’à comprendre enfin de quoi il s’agit. Surviennent alors les monstres et peurs en tout genre, tant liés à la morale patriarcale qu’à l’incompréhension de ces sensations nouvelles. Du simple touche pipi jusqu’à la botte de foin, des angoisses identitaires à la pression familiale, de l’échec scolaire au suicide, l’auteur et son metteur en scène brûlent l’insouciance de leurs progénitures avec la frénésie hystérique et amplifiée de la jeunesse. Danses saccadées imitant la copulation adulte, alcool, cigarette, cris et hurlements (Bergman n’est pas très loin)…

L’énergie drôle et candide de ces comédiens sert le propos à merveille, et leur corps souples s’incrustent et se cognent aux décors avec cette incroyable adaptabilité maladroite de la jeunesse. Nicolas Maury, que l'on a découvert dans "Les beaux gosses" de Riad Sattouf, et qui interprète ici Moritz, l’adolescent suicidé, est particulièrement émouvant, symbole parfait du questionnement amoureux et d’une identité sexuelle plurielle et à définir.

Beau, fort et rafraîchissant, on pourra peut-être reprocher à Vincent d’avoir voulu faire un peu long (2h35), mais il a su créer incontestablement un objet du désir d’envergure.


Théâtre de la Colline
15, rue Malte Brun
Paris 20e



 




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Commentaires
De : Infernalia

Il est temps que Wedekind soit un peu plus représenté, au même titre que Büchner (dont Wedekind adaptera Woyzeck) ou A. von Horvarth. On connaît surtout de lui Lulu à cause de l'opéra d'A.Berg et peut-être plus encore de Louise Brooks et du film de Pabst, mais curieusement, cela fait partie des oeuvres mythiques derrière lesquelles on ne met pas forcément d'auteur. Ce qu'il y a de très fort chez lui, c'est une forme de romantisme décadent, déjà empreint de Freud (qui fera d'aillleurs une intervention sur L'éveil du printemps)... C'est un mélange troublant d'évocation d'une certaine pureté de l'enfance mêlé à tout ce qu'elle refoule, tous ses interdits... Si vous ne l'avez pas encore vu, il faut vous jeter sur Innocence de Lucile Hadzihalilovic, l'une des plus belles adaptations (tiré de « Mine-Haha, l'éducation corporelle des jeunes filles ») de son oeuvre, qui retranscrit parfaitement, cet univers d'entre deux très fantasmatique et qui reste l'un des grands chocs du cinéma français de la décennie passée.

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