
|
"En vie", m.e.s. de Sébastien Derrey – L’Echangeur
Théâtre
|
![]() ![]() |
|
Pierre Guyotat est sans doute le plus grand auteur contemporain EN/vie. Son écriture, débutée à l’âge de 14 ans, repérée par René Char et soutenue par les plus brillants intellectuels activitistes dans les années 70-80 (Boulez, Beuys, Pasolini, Sarraute…), est d’une richesse et d’un foisonnement qui forcent l’admiration. Pendant sombre de la langue de Louis Lazare Zamenhof (créateur de l’esperento), Guyotat épure les mots pour leur redonner sens, afin qu’ils fassent corps avec une réalité crue où sexe, guerre et progéniture menent une cohabitation à mort. Ecrivain dans sa peau, entendre par là depuis toujours, son obsession linguistique baignée d’Orient provient quant-à elle d’un trauma extérieur : son enfermement en cachot dans les prisons d’Alger en 1960. C’est cette condition temporaire de non-être qui entamera sa réflexion sur la figure du putain et la nécessité pour celui-ci de se libérer par les mots, en se réappropriant une langue qui lui a été dictée par ceux qui se disent Hommes. Sébastien Derrey nous propose ici un « chemin dans la langue de Pierre Guyotat », recréant une histoire familiale et terrienne autour des textes de "progéniture", publiés en 2000 mais rédigés entre 1990 et 1996. Un pari audacieux et pourtant logique pour cet ancien communiste (Guyotat) dont la primauté est donnée à l’écoute de l’autre. C’est tout naturellement que Vitez, Chereau et d’autres ont pris posséssion de ses textes pour mieux les faire "rai(é)sonner," le théâtre étant un lieu d’accueil amical qui une fois encore a su lui rendre un hommage à sa mesure. « Progéniture », dans la lignée d’ « Eden,eden,eden » est en effet presque illisible à froid, et pourtant, il sonne dans cette mise en bouche fluide, grâce au talent de Jean Boissery (physiquement assez proche de Guyotat au passage), Frédéric Gustaedt et Catherine Jabot. Ces trois comédiens formidables tiennent tout du long les onomatopées éclatées de Guyotat avec brio et naturel. On ne prétendra pas aux lecteurs néophytes que les phrases seront immédiatement compréhensibles, mais pour celui qui se laisserait attentivement séduire par cette rusticité matricielle, qui accepterait d’entendre le sens et non la suite de sons guturaux qui s’échappe de ces trois carcasses un peu cassées, pour celui-ci, l’instant sera magique. Il y a dans ce spectacle une histoire, algérienne ou paysanne, qui sent à la fois le souffre (celui des feux follets de Georges Sand et ses marécages brumeux, celui des canons dans les deserts de sable), et qui sent aussi, par à-coups, le lait caillé, celui des mères nouricières et du sperme séché. celui de la peur qui coule en bile amère des cadavres pourrissants. Le décor est à l’image de l’esprit de Gyuotat : métallique et arachnéen. Entre champs et camps, entre bataille et bordel, les putains, engeance maudite des « mé » (mères en langage non-être), recherchent leur « p » afin de devenir enfin des fils, à part entière. La mise en lumière subtile rappelle les jeux d'ombres des peintres Hollandais, car la peinture aussi, fait partie de la vie et l'oeuvre de Guyotat. Ce spectacle est donc une très belle ôde à la filiation, agrémentée d’une pointe d’humour buffonesque, et un travail dans la langue qui mérite qu’on s’y attache, et qu’on prenne le temps d’en apprécier toute la grandeur et l’humilité. A voir jusqu'au 26 juin L'échangeur 59 avenue du Général de Gaulle Bagnolet (L.3 arrêt Gallieni)
Commentaires
Pas de commentaires pour le moment Insérer un commentaire : |
