Dans la philosophie japonaise, la conception du temps trouve sa signification, tire un de ses arguments-clefs de la notion d'éphémère, point d'appui d'une esthétique de l'instant. Il n'est donc pas surprenant qu'elle prône l'exercice appliqué de la contemplation, dans l'appréciation d'une nature matrice, conque et cercueil de l'humain. La substantialité et la matérialité des choses, intrinsèques à nos analyses existentielles occidentales, sont étrangères au Japon à la conservation et la transmission de la mémoire, à l'émergence du souvenir et sa pérennisation. Car cette philosophie s'intéresse non pas au visible mais à l'invisible, puise sa sagesse dans la puissance conceptuelle de l'immatériel et du vacant, de l'absent et du vide. En conséquence de quoi, l'esthétique qui lui est associée, dans la phénoménologie de sa perception singulière, s'incarne dans d'idéales formes du fugace : le fragment, l'essai, l'elliptique, le détail. Elles se déclinent dans tous les domaines artistiques - de l'architecture au paysagisme, de la poésie à la décoration, du textile à la peinture, du théâtre à l'ikebana - plaçant la nature et les éléments qui la transforment au coeur de sa spiritualité, dans la conquête patiente d'un art de vivre harmonieux.
La maison culturelle du Japon à Paris nous invite à suivre deux variations intimistes et impressionnistes de l'instant, composées par deux jeunes plasticiennes nipponnes, Aiko Miyanaga et Naoko Sekine.
Chacune présente une réflexion particulière sur la sérénité, s'axant sur le passage du temps, pris dans son mouvement et son écoulement.
A commencer par Aiko Miyanaga. Sa pâte artistique est fortement marquée par la double influence de ses parents céramistes et sa formation de sculpteur à la Kyoto University of Art and Design. L'organique et le minéral, duos polaires récurrents dans son art, sont appelés dans leur entrelacement et interrelation à une symbiose, tentant le captage du déroulement des saisons et ses effets, allégorie de la valse du pourrissement et de la renaissance, jouant sur le son et le visuel. Un visuel fluide et immaculé, cristallin et arctique, glacial et virginal, aérien et dépouillé. Un visuel aux transparences vertigineuses et scintillantes, dans ses ressemblances avec le liquide amniotique.
Côté sonore, prenons sa série d'installations de céramiques, inédites en Europe. Au fil d'un parcours sensitif, le visiteur était amené, par la sollicitation des sens, à tendre l’oreille "pour percevoir les craquements produits de façon aléatoire par la contraction de la glaçure des poteries exposées". Délaissant pour un temps la naphtaline - matière de prédilection - au profit du sel, Aiko avait investi la présence faussement inerte de la terre pour en démontrer la vitalité. Et ceci en initiant le visiteur à l'appréhension émouvante de celle-ci par bribes sonores intempestives et passagères. Dans une scénographie reconstituant une hypothétique sonate marine, Aiko habillait de cristaux salins des filets de pêche, se métamorphosant comme par enchantement, en entités dramatiques, sculptures naturelles en marche et progression.

- Aiko Miyanaga,
SOU (phase), 2008 - détail (©DR).
Concernant le corpus présenté à Paris, l'argumentaire prend attache sur des objets de la vie quotidienne collectés sur des marchés aux puces parisiens auxquels Aiko a insufflé une seconde vie. Comme des beignets aux fruits, elle les a recyclées en moulages, ses manifestations des activités humaines, images de l'homme. Et pour traduire en langage artistique cet éphémère, s'approprier une matière mouvante, périssable et ironique comme la naphtaline coulait de source. Englobant le réel en décrépitude de sa viscosité translucide, elle mime les intentions souterraines de l'eau, réflecteur du monde, tout comme elle en suggère les effets secondaires effrayants. L'eau, source de régénérescence, contient à contrario son pendant dangereux, aspirant à engloutir dans ses profondeurs inoffensives en surface tout corps non-résistant. De même, la naphtaline, succédané négatif de cocon à soie, se décompose dans le milieu autour de l'objet qu'elle entoure, annulant par là-même ses bienfaits. Dans ces démonstrations en temps réel, Aiko réitère un propos cher aux japonais : la décomposition, l'érosion, la déliquescence des choses sont une source durable d'émotions esthétiques, de beauté et de fascination, oeuvrant à l'apaisement et la tranquillité. "Je ne veux pas créer des chefs-d’œuvre éternels mais des œuvres inoubliables", explique l'artiste.

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Naoko Sekine,
The Form of a Road , 2001 -
Naoko Sekine, quant à elle, après avoir tâtonné sur différents supports durant ses études à la Musashino Art University, a finalement jeté son dévolu sur la mine de plomb. Mine qu'elle manie avec dextérité pour créer par traits fins et distendus, vagues, flots, essaims, bouillons ondulatoires, méandres - des dessins monochromes délicats, à la dynamique attractive. Le jeu des ombres et des lumières, dans son éloge, émerge de par les gommages, étalages, floutages de zones et amas de couleur sur des paysages abstraits, désarçonnant mais hautement suggestifs, où l'imagination de chacun est libre d'y projeter l'infini possible de ses interprétations chimériques.
L'exposition est visible jusqu'en Juin.
Maison de la culture du Japon à Paris.
101 bis, quai Branly.
75015 Paris.