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"Déambulations aixoises", Igor Mitoraj - Aix-en-Provence, Abbaye de Salicave

Expos
Posté par Elysia le 2010-07-08



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En pensée de midi, voici une nouvelle proposition de déambulation estivale dans un musée à ciel ouvert. L’immersion en terres méridionales est certes convenue mais de bon aloi malgré tout en heures de planifications touristiques. Cap donc sur le département des Bouches-du-Rhône.
 
Le sculpteur franco-polonais Igor Mitoraj est en effet l’invité 2010 de la municipalité d’Aix-en-Provence. Ses monumentales sculptures habillent d’ailleurs déjà depuis début Juin les pelouses des jardins, places et rues de la cité protégée par  la mythique montagne Sainte-Victoire. Le parcours intégral de cette exposition à l’air libre est  disponible ici. Pour compléter l’information, certaines de ses œuvres sont aussi visibles à quelques kilomètres au nord-ouest d’Aix, dans l’abbaye de Silvacane.
Discret sexagénaire formé à l’Académie des Beaux-Arts de Cracovie puis à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, Igor Mitoraj a la chance inouïe d’avoir pu bénéficier des enseignements de l’avant-gardiste dramaturge et peintre polonais,Tadeusz Kandor. Remarqué lors de sa première exposition personnelle à la galerie La Hune en 1976, il asseoit définitivement sa réputation en 1999 par une installation aux jardins de Boboli du palais Pitti (Florence) et au jardin des Tuileries (Paris) en 2004. Signe de consécration, ses œuvres itinérantes se fixent  peu à peu sur les pavements, parterres et esplanades des grandes villes européennes - Londres (British Museum) et Paris (quartier de la Défense).
 
Les dix-huit sculptures XXL présentées sur  ronde-bosses dans la topographie aixoise traduisent  l’influence majeure de la statuaire de l’âge classique grec. De l’art statuaire égyptien également. Une des caractéristiques des sculptures de Mitoraj se situe dans la forme à travailler. Dans le domptage de la masse informe de la matière première - le bronze le plus souvent, même s’il travaille aussi le marbre - dans la conquête de son humanité. Une genèse douloureuse germant dans l’énergie herculéenne. Du fond de son atelier de Pietrasanta en Italie, il s’attèle à la proportion. Démesurées, gigantesques, les statues qu’il modèle interrogent,  dans leur présence muette et énigmatique, le monde. Expression de la quête de la perfection dans le modelage harmonieux des corps, des lignes et des courbes. Mais attention, qu’on ne s’y trompe pas. L’apparence visuelle pourrait enclencher un amalgame fâcheux avec une propagande de type « séduction esthétique » chère au régime nazi, référence sournoise à l’architecture stalinienne ou aux pompeux oripeaux mussoliniens. Contre-sens à éviter car le gigantisme est aussi depuis toujours un moyen imparable de parodie, de caricature et de satire. (Rabelais, Jarry)
Cette aspiration à la perfection  se voit a contrario atténuée, enrayée, déboulonnée par de multiples indices de dérèglement et d’altération. Notamment dans l'inaction des fonctions vitales, dans les postures du corps et les ouvertures sur le monde que constituent les lèvres et les yeux. (Bocca di Eros grande n°5).


- Mitoraj IgorOsiride Addormentato n°12 -

Le parti-pris de Mitoraj de modeler des fragments de l’homme, d’en montrer des zones plutôt qu’une totalité triomphante détourne le propos purement esthétique pour nous questionner sur la fragilité de la condition humaine. Il cherche la captation de la conscience du visiteur dans un but  non pas terroriste mais philosophique.
S’il nous propose la contemplation de ces colosses, c’est pour nous en indiquer les failles, pour nous signifier que,  derrrière l’apparente forteresse inébranlable, gisent des particules défeuillées d’argile et s’agitent des fébriles micelles. Démonstration édifiante que chez tout homme se dissimule un talon d’Achille. Et qu’il s’agirait de s’en émouvoir plutôt que d’en élargir les béances et les exploiter de façon maligne. "Mes corps sont abîmés, car c'est notre vie qui est abîmée. Aujourd'hui, avec les nouvelles technologies, on s'isole, il n'y a plus vraiment de relations entre les gens’, dixit l’artiste in entretien accordé à La Provence le 2 Juin dernier.
 
En cela, son discours est une critique à la férocité non-ostentatoire mais d’autant plus efficace sur les défections humanistes de notre société contemporaine. Mitoraj met à l’épreuve son discours par un jeu de pistes ingénieux et labyrinthique s’appuyant sur des ressorts divers. Dans le traitement d’une matière qui fait parfois sécession. Dans les craquelures de cette même matière, dans le vide des corps, dans les trouées incongrues des ailes, les ruptures de lignes,  les détériorations minérales, il énonce un propos métaphorique fort. Ses personnages perdent la  tête (Gamba Alate n°10), ont les ailes brisées (Torso Alato Grande n°6), la peau griffée, blessée, grêlée (Polvere d'Oriente n°14), les bras coupés (Corazza n°4), entravés dans leur liberté de mouvement et d’action (Ikaria n°3), mis à mort ou à terre (Eros Bendato Screpolato n°7).
Antonin Artaud écrivait , in Théâtre et son double, ceci de très révélateur : "Dans l'état de dégénéréscence où nous sommes, c'est par la peau qu'on fera rentrer la métaphysique dans les esprits». C'est exactement ce qui est en oeuvre dans ces sculptures.


- Mitoraj Igor - Corazza n°4 -

S’ajoute dans la palette de son art figuratif le motif du ruban et de ses déclinaisons symboliques, sublimées ou réelles : pansements, sangles, brides. Car la confusion opacifiante des lignes de démarcation entre l’ornement décoratif, propre au raffinement aristocratique, et l’accessoire barbare, à la fonction muselante, interpelle de par sa nature schizophrène mais éternelle. L’ambivalence est d’ailleurs à ce titre totalement recherchée. On sent poindre l’érotologie lacanienne : « Se briser à la pratique des nœuds, c’est briser l’inhibition ».
 
Si non achevées dans leur forme, les présences statuaires le sont au sens figuré. Elles le sont aussi statutairement. Révélant dans leurs mutilations, blessures et autres infirmités visibles, la dimension éphémère de notre plénitude. Affichant sans fausse pudeur mais dignité les fissures du Moi, les crevasses altérées et altérables. En miroir l’hydrologie et le système sanguin, réflexions du microcosme et du macrocosme. Images du monde désertifié, images de la terre assoiffée, images des cassures souterraines. Une symétrie des accidents et incidents de l’homme et de la nature. Cependant, aucun élan passéiste ne vient court-circuiter la démarche artistique qui  pourrait s’interpréter comme une lecture contemporaine - subversive sans criardise, provocante sans exhibitionnisme - de la condition humaine. Et par anticipation, Mitoraj condamne d’avance toute tentative primaire d‘ostracisme et de discrimination. Au final peut-être l’art de Mitoraj est-il aussi - dans la célébration des cultures du bassin méditerranéen - un totem expiatoire, contrant le spectre alarmiste du réchauffement climatique, de ses effets dévastateurs programmés qui risquent à terme d’embraser l’hémisphère Sud et ses populations.
 
A l’instar d’un Ernest Pignon-Ernest, Igor Mitoraj aime à ce que ses œuvres appartiennent à l’espace public, qu’elles investissent la rue. Qu’elles soient frôlées, caressées, touchées, envisagées dans un imprévu, appréhendées par les sens, dans le cours des activités journalières et non pas dans un contexte planifié. Il vise la désacralisation de l‘Art, sans dogmatisme ni démagogie. Son but semble être atteint puisque l’anonyme citoyen, parti essentiel d’un tout, s’adonne désormais, dans son ombre et protection, à des occupations touchantes : dessiner, embrasser, aimer, lire, se reposer. En un mot, s’adonne à la vie et ses plaisirs simples.
Une ode dignement ciselée à la beauté thanatologique et ses champs d'honneur. A sa conjuration, à son acceptation, à son dépassement . 


 




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