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"Dans La Jungle Des Villes", m.e.s. Roger Vontobel - Théâtre de la Colline

Théâtre
Posté par Alban Orsini le 2012-05-09



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Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas : tuer un texte dans l’œuf sans avoir eu à le couver semble-t-il, en envoyer l’albumine au nez du spectateur et jouer avec ce qu’il reste du jaune et dire « oh mais regardez comme je le fais bien », ça ne se fait pas parce que ça fait mal autant que c’est mal fait. Quel piètre gâteau donc que ce Dans la Jungle des Villes qui était pourtant composé des meilleurs ingrédients pour être succulent…
 
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Le texte écrit entre 1921 et 1922 est un texte de jeunesse de Bertolt Brecht (il n’avait alors que 23 ans) et c’est donc tout naturellement qu’on y retrouve la fougue, l’utopie ainsi que le pessimisme relatif à cet âge. Cette pièce s’avère d’une redoutable modernité et trouve écho dans nos temps perturbés où le capitalisme semble remis en question en tant que modèle pérenne. Ce qui est le plus surprenant dans ce texte rédigé avant la période épique du dramaturge, c’est d’y déceler un ancrage rimbaldien dans le vagabondage féroce qu’il distille, les thématiques abordées,  ainsi que dans le refus, proche de l'anarchisme, de toute appartenance politique qui y transparait et qui contraste avec son engagement à venir. Ce terreau met en perspective l’œuvre future de Brecht, son évolution et sa cohérence, ce qui permet de rafraîchir en quelque sorte de manière originale le théâtre très joué de Brecht.
Dans la Jungle des Villes, s’il est un texte imparfait qui fait montre d’une certaine aridité et opacité, reste un écrit d’une poésie incroyable qui dispense une énergie remarquable. Saluons à ce titre la traduction de Stéphane Braunschweig.
 
 « J’essayais des combinaisons de mots comme on mélange des boissons fortes ». Bertolt Brecht.
 
Dans la Jungle des Villes raconte la rencontre détonante de deux personnalités aux antipodes l’une de l’autre. D’un côté, Garga, un homme qui ne semble rien attendre de la vie et qui se laisse porter par elle et cela sans ciller, de l’autre, Shlink, un self-made man qui, parti de rien, est parvenu à atteindre des sommets grâce à son commerce de bois et à son sens accru des affaires. Leurs deux destins vont se lier lorsque Shlink proposera à Garga de lui acheter son opinion, ce qui aura pour conséquence d’initier un combat allégorique qui prendra la forme d’une inversion des rôles des plus incongrues.
 
« GARGA_  Je vous vends toutes les opinions que vous voulez, mais je ne vous vends pas mon opinion à moi.
SHLINK_ Votre opinion est sans importance, si ce n’est que je veux l’acheter.
GARGA_ Je me permets d’avoir une opinion quand même. »
 
La première scène entièrement filmée et qui sert de prologue à la pièce, s’avère efficace et percutante comme entrée en matière : la chaleur de la ville transparait, on la sent moite, on la sent lourde. Les deux personnages principaux sont introduits et le combat s’initie. Bien sûr on peut reprocher un tel support comme incipit, mais la distanciation qu'il crée est réussie. 
Ici en tout cas...
 
« SHLINK_ Et en cette matinée, qui n’est pas comme une autre, j’engage le combat contre vous. Et je commence par faire trembler votre socle. »
 
Et puis tout à coup, un long plan séquence (qui sera répété tout au long de la pièce) nous propose en gros plan le visage d’un homme qui fuit dans les rues d’une ville quasi-déserte. Et c’est interminable. Peut-être cela convoquait-il Lynch pour mettre mal à l’aise le spectateur ? Peut-être cela le questionnait-il sur sa propre fuite ? Cela ne fonctionne pourtant pas et ce leitmotiv devient ennuyeux tant il est répété tout au long de la proposition.
 

(c) Elizabeth Carecchio
 
S’ensuivent des scènes qui semblent ne pas atteindre leur but et taper à côté et cela à grands renforts de moyens superflus. Ça lorgne du côté de Castorf, mais ça ne marche pas. Sans doute cela est-il d’une part imputable aux coupes réalisées dans le texte et qui font perdre toute dimension aux deux personnages principaux dont on ne comprend plus très bien le combat et en quoi il consiste, ou bien encore à la volonté du metteur en scène Roger Vontobel de trop en faire.
 
Les réactions des personnages féminins sont incompréhensibles et irritantes (la sœur de Garga, Marie, tout d’abord touchante au début de la pièce, finit peste et se prostitue sans qu’on n’ait eu droit à une quelconque transition, sans qu’on en comprenne vraiment l’évolution, l’influence de Shlink ou de la situation ne suffisant pas à l’expliquer), la dimension pathétique des parents de Garga (représentés gros, larves, avachis devant la télévision à se gaver de chips et de sodas) n’atteint pas le spectateur, ne le faisant ni sourire ni compatir tant et si bien que le combat qui oppose les deux visions du monde proposées par les deux protagonistes et qui est tout de même le cœur de cette pièce finit par se vider peu à peu de sens à mesure qu’il sombre dans le grotesque et la prétention d'une modernisation approximative qui tourne à vide pour du vide.
 
Pour enfoncer le clou, Vontobel use et abuse d’une formation rock posée sur scène et d’une chanteuse vociférante qui ne raconte rien et ne construit rien non plus. Elle est lascive puis hurlante, discrète puis invasive. Elle sous-titre tout mais n'écrit rien : ce n'est pas une voix mais un kyste. Tout au plus sert-elle à meubler la scène lors des changements de décor interminables du début. Rodrigo Garciá réussit mieux ce média semble-t-il.
 
Ainsi, assister à ce spectacle donne l’impression de manger de la farine : c’est lourd, c’est indigeste, ça colle à la bouche. Tout est plombé, tout est plombant : on étouffe. C’est creux aussi, malgré un texte si fort : comme un soufflé, ça retombe très vite et les petites fioritures sucrées de la mise en scène ainsi que les quelques bonnes idées ne suffisent pas à cacher le caractère raté voire gâché de l’entreprise.
 
Le dénouement parvient à peine à faire décoller la pièce : la scène finale y prend alors des allures de ring, le sol se met à tourner, le rythme s’accélère, on a même droit au même plan séquence mais ici inversé, avec Shlink… et ?
Bin rien.
 

(c) Elizabeth Carecchio
 
Encore de la farine…
 
Retenons néanmoins l’interprétation des deux protagonistes qui reste tout de même forte et intéressante au milieu de toute cette crème chantilly dont abuse le metteur en scène, ce qui dans un sens, est plutôt louable au vu de la quantité de gras.
 
Reste le digestif pour faire passer tout ça et la lecture d'un texte.

Jusqu'au 07 Juin au Théâtre de la Colline.
 




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