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"Bérénice", m.en sc. Faustin Linyekula – Théâtre 2 Gennevilliers

Théâtre
Posté par Sarah Despoisse le 2009-05-21



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Notre royaume et l’exil



Titus, successeur de Rome, aime Bérénice, reine de Palestine, mais comme une loi lui interdit de s’unir à une reine étrangère, il devra choisir entre aimer et gouverner. Bérénice aime Titus, mais court le risque d’être congédiée du royaume pour ces mêmes raisons. Alors que le doute plane sur le mariage de Titus et Bérénice, Antiochus, roi de Comagène, se déclare à Bérénice.

A priori tragédie des sentiments, Bérénice n’est peut-être pas la première pièce à laquelle on penserait pour monter un spectacle sur le sujet de l’immigration. Pourtant, par l’évocation des thèmes de la patrie, du royaume et de l’exil, la condition d’étranger est une composante indéniable de l’intrigue. De surcroît, le concept de dilemme permet au sens large de mettre en regard ce qui est imposé et ce qui est choisi. C’est là le parti pris de Faustin Linyekula, danseur et chorégraphe africain, profondément marqué par le contexte historique des rapports entre l’Afrique et la France, et par les questions actuelles autour de l’immigration choisie et donc de l’expulsion. Il propose ici une relecture de ce texte du répertoire classique à la lumière de ces sujets historiques, politiques et sociologiques, en utilisant la trame passionnelle de la pièce pour donner toute la force nécessaire à son propos.

Non seulement métissée (Bakary Sangaré, qui interprète Titus, était le premier Africain à entrer à la Comédie Française), l’excellente distribution d’acteurs va aussi dans ce sens engagé : Bérénice est jouée par un homme et Antiochus par une femme, ceci ayant pour effet de limiter l’identification aux personnages de la pièce et d’intensifier leur statut de figures. Sans jamais entrer en contact les uns avec les autres, les acteurs incarnent à part entière les messages de la mise en scène. De même, les rôles des trois confidents sont joués par un seul acteur, qui en devient plus témoin qu’adjuvant. Et de façon plus poussée, Faustin Linyekula joue avec les conventions théâtrales en illuminant la salle à deux reprises, de façon à impliquer le spectateur et lui rappeler sa responsabilité de citoyen (et d’électeur).

Sur fond de douce musique africaine mêlée à des sons de guitare électrique, la question du territoire au sens large est placée au cœur du dispositif scénique, lieu unique qui réunit les différents espaces de jeu, les coulisses, des manifestes de la précarité sociale actuelle et l’évocation symbolique des frontières. Un cercle de craie est ainsi tracé sur le sol, amenant l’idée d’un territoire commun et rappelant la délimitation arbitraire des pays africains, avec un clin d’œil possible au Cercle de craie caucasien de Brecht et donc à la question identitaire, à l’idée de tiraillement entre ce que l’on aimerait choisir et ce que l’on nous impose, le tout vers le même point d’interrogation : de quel droit, avec quelle légitimité ?

Même si l’on regrette quelque peu la discrétion de l’apport de Faustin Linyekula en tant que chorégraphe, on comprend sans peine que son statut d’artiste africain ait pris l’avantage dans ce spectacle engagé. On attrapera néanmoins au vol quelques déplacements chaloupés et gestes de la main simplement amorcés, jusqu’à savourer le départ symbolique de Bérénice, équilibriste sur une poutre en pointillés, vers un avenir incertain, à construire... "Adieu. Servons tous trois d'exemple à l'univers / De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse / Dont il puisse garder l'histoire douloureuse." (Bérénice (Acte V, scène dernière), Jean Racine)

 

A voir au Théâtre2Genevilliers jusqu'au 14 juin.





(c) Cosimo Mirco Magliocca





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