
|
"ADN (Acide Désoxyribonucléique)", m.e.s. Patrick Azria - Théâtre Laurette (jusqu'au 20 décembre)
Théâtre
|
![]() ![]() |
|
Dennis Kelly, jeune auteur de théâtre, ne fait pas dans la demi-mesure : adepte d’une écriture impulsive et tranchante typique de l’in-yer-face (mouvement artistique provenant de la scène Britannique du milieu des années 90 et proche du type documentaire), il propose dans ADN (Acide Désoxyribonucléique) (2007), une vision pessimiste d’une jeunesse violente et insensible. Une façon de provoquer et susciter le débat.
« Au théâtre, il est temps de laisser les nouveaux écrivains être qui ils veulent être, sans les forcer à prendre des décisions artificielles sur qui ils sont ou sur ce qu’ils sont censés écrire. Si, en tant qu’écrivains, nous n’avons pas le courage de dire “mais ce n’est pas moi”, alors peut-être que nous méritons notre sort – et même si cela signifie toute une vie passée à écrire “des pièces HLM”. »
Dennis Kelly, The Guardian, 28 février 2008.
Dans ADN (Acide Désoxyribonucléique), un groupe de jeunes se retrouvent confronté à un terrible dilemme : coupables de la mort d’un de leur camarade, Adam1, qu’ils ont accidentellement tué après l’avoir maltraité « pour rigoler », les adolescents doivent élaborer un plan pour s’innocenter, quitte à témoigner de la plus extrême des violences pour y parvenir.
![]() Frontale, révoltante, l’écriture de Dennis Kelly ne fait pas dans la dentelle et va droit au but pour saisir et décrire ce qu’il y a de plus vil dans la nature humaine et qui naît du désir de survivre. Ce texte est en effet tout à la fois une réflexion sur l’innocence perdue et le passage à l’âge adulte qu’une illustration de l’individualisme suscitée par une société sclérosée à bout de souffle. En utilisant les codes de la bande avec ses archétypes (le leader, le souffre-douleur, le faire-valoir….) et ses règles, Dennis Kelly ne se contente pas de placer ses personnages dans une situation extrême : il en étudie individuellement les réactions face à cette dernière et dissèque la façon dont elle les change à jamais. Se pose alors la question de savoir comment un acte influence le cours des choses et comment il s’inscrit dans l’univers, métaphore éloquente de la place à trouver par l’individu dans un monde qu’il ne comprend plus.
![]() R. Betchen et V Pontecorvo (c) Romy Ryan James « Les gens sont malades à l’idée qu’ils polluent l’équilibre de la nature ? Pendant ce temps la planète débite sans arrêt de la lave en fusion juste une fine couche de croûte par-dessus et puis quelques kilomètres qui s’accrochent ? Bon alors s’il vous plaît vous faites pas le coup du dioxyde de carbone ? Le dioxyde de carbone, Phil ? Et regarde le reste de l’univers, Vénus , Phil, voilà une planète qui, regarde Vénus, et Vénus alors, tellement chaude qu’elle fait fondre le plomb, ou Titan avec ses océans de nitrogène liquide, et les étoiles, j’veux dire, Phil, des milliards d’explosions nucléaires par seconde, j’veux dire honnêtement c’est tout soit bouillant soit glacé alors, alors, alors… Non. C’est la vie elle-même qui pollue l’équilibre de la nature. L’anomalie c’est nous. » Denis Kelly, ADN (Acide Désoxyribonucléique).
Sans être révolutionnaire, la mise-en-scène d’ADN (Acide Désoxyribonucléique) que propose actuellement Patrick Azria permet de voir jouer ce texte peu présenté en France (Guillaume Vincent en avait fait une mise en lecture en octobre 2011) et de découvrir par la même occasion un auteur dont on n’a pas fini d’entendre parler tant il interroge dans ses textes la société contemporaine. Utilisant une scénographie des plus minimalistes (un simple banc), ce spectacle donne la chance aux jeunes comédiens de la compagnie Ze Company d’incarner des personnages d’une densité certaine. Le metteur en scène fait d’ailleurs preuve de beaucoup d’intelligence en effectuant quelques changements et coupes contribuant ainsi à renforcer cette densité : le personnage du caïd insensible et machiavélique Phil est ainsi féminisé (devenant Lucy), ce qui a pour effet de souligner le caractère abject de ses décisions.
![]() Cécile Elias (c) Romy Ryan James Cécile Elias (Léa) et Victor Pontecorvo (John) tirent ici leur épingle du jeu : en incarnant une potiche un peu candide et dépassée par les évènements, Cécile Elias insuffle en effet à son personnage une dualité des plus pertinentes puisque Léa est, des membres de la bande, celle qui possède le plus de lucidité face à cette situation qui les rattrape. De même, Victor Pontocorvo, beau gosse viril tout en torse, incarne John, un caïd qui pourtant s’effondre dès le début de la pièce, puis Adam (la victime) et cela avec, paradoxalement, beaucoup de sensibilité. N’oublions pas non plus Robin Betchen et François Bérard qui campent également des personnages très à la brèche et cela avec justesse. C’est d’ailleurs ces instants de bascule qui altèrent à tour de rôle chacun des personnages qui sont les plus intéressants : les leaders perdent leurs moyens, certains deviennent fous (à ce titre, nous aurions aimé que le jeu de Jack Vincent (Brian) soit plus fin tant il embarque son personnage vers la caricature ce qui s’avère dommageable et peu lisible), les dominés s’émancipent, comme si la monstruosité de l’acte qu’ils ont commis avait altéré jusqu’à leur ADN même. Ainsi, le personnage de Richard phagocyte vers la fin de la pièce celui de Léa, reprenant ses interrogations là où elle les avait laissées, les cartes étant comme redistribuées. ![]() (c) Romy Ryan James On peut reprocher à ce spectacle certaines erreurs comme l’ajout par les comédiens de répétitions ou de tics de langage pas franchement nécessaires avec un texte déjà très parlé et qu’il aurait été nécessaire de gommer, ou bien la maladresse des changements de scène qui auraient mérité plus de rythme, mais quel bonheur de voir de jeunes comédiens s’investir à ce point et s’en donner à cœur joie sur un texte aussi fort et de rester clouer sur son fauteuil tant le choc de ce qu’il raconte interpelle le spectateur.
Le texte ADN (Acide Désoxyribonucléique est édité chez L'Arche Editeur (traduction Philippe Le Moine). Avec: Robin Betchen, François Bérard, Cécile Elias, Magali Rossitto, Jack Vincent, Ilana Azria et Victor Pontecorvo. --------------------------------------------------------------------------- (1) Le choix de ce prénom n'est pas anodin et devient très symbolique, notamment dans la dernière partie de la pièce.
Commentaires
Pas de commentaires pour le moment Insérer un commentaire : |
