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"A love Supreme : in memoriam John Coltrane", Luc Clémentin - Grand Parquet

Théâtre
Posté par gee wee le 2010-01-16



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C'est avec un ravissement sans comparaison que, après ma journée de travail, mes pérégrinations sous-terraines et une petite balade nocturne jusque derrière la gare du Nord, je suis venu m'installer dans la salle chauffée et chaleureuse du Grand Parquet, organisée pour l'occasion en club dominé par le bar et ses étagères de bouteilles, continué par un ensemble de tables et chaises d'où volent conversations et fumets, terminé en gradins légers. Sur la droite, la scène, agrémentée des instruments du trio, laisse présager d'un jazz que les enceintes diffusent déjà et qu'incitent quelques photos de Charlie Parker ou Miles Davis.

 


Cette entrée, la mienne, n'a rien de fortuit. Ce n'est pas un simple choix de place devant une scène nue ou cachée d'un rideau. Nous entrons nous-mêmes dans l'espace scénique, au coeur d'un lieu déjà vivant où les musiciens déambulent et l'acteur déjà barman sert.
Cette salle vécue comme prolongement de la "scène" indique en fait toute la tonalité d'un spectacle humble et sensible, évoquant une réelle tendresse pour John Coltrane et sa musique.
Le spectacle commencera sans réelle coupure, les mouvements devant le bar s'estompent, les musiciens prennent place et commencent à jouer...

Il est plaisant de noter que les arrangements des morceaux de Coltrane (ou qu'il a joué) ne "singent" pas le jeu de Coltrane, n'en reprennent ni les inflections ni le rythme ni le timbre, ici plus feutré et moins chargé en son et en tension. Les musiciens (et le spectacle en entier) ne prétendent pas reconstituer le jeu de Coltrane (impossible bien entendu quand on pense à son génie - en plus nous avons ici un trio, formation non représentée dans la discographie de Coltrane), et au contraire le réinvestissent dans des espaces multiples (musical par les morceaux, mais narratif et littéraire voire philosophique).
Après une longue et prenante introduction musicale, le barman intervient et se rappelle... Juillet 1967. "JC est mort". De là, il retrace par anecdotes la quête musicale de John Coltrane et l'impact qu'elle a pu avoir dans sa propre vie.
Le ton est immédiatement complice, et roule sur la vague intimiste enclenchée dès le début. Le barman raconte comme à des amis, à des frères, et sa sincérité, sa simplicité et son authenticité s'accorde bien avec la musique de John Coltrane, sa densité, sa profondeur.

Autant l'interprétation d'Adama Adepoju est excellente et réellement habitée par la musique (il vibre), autant le texte initial d'Emmanuel Dongala (que je vais me trouver et lire dans la semaine) adapté par Luc Clémentin, est fin et pertinent. Il parvient, en quelques anecdotes - dont des rencontres avec John Coltrane, à évoquer sensiblement tout le cosmos musical du saxophoniste. Sa quête musicale, donc, son refus de la facilité et de l'immobilisme, sa volonté d'accéder par la musique à une profondeur de l'être mais à une ouverture au monde, à une élévation - d'accéder lui-même, mais de faire accéder son auditoire à cette élévation, à cette ouverture, à cette profondeur. Cette volonté - cette tension, plutôt - de devenir soi-même la musique, d'être musique et rythme et de vibrer.
La permanence de cette quête, de cette dynamique fait de JC un repère pour les gens, pour le barman. Sa musique donne un sens, et est vécue comme un "fil" central autour duquel chacun s'est vu prendre des chemins multiples pour finalement y revenir. Sa pureté en fait un être hors du monde qui se préoccupe peu de commercialité ou de militantisme politique et laisse libre chacun de découvrir sa musique, sa mystique. De se tisser autour de ce fil.

 


Je ne connais pas le texte d'Emmanuel Dongala (publié dans le recueil "Jazz et vin de palme"), mais son adaptation semble en respecter tout l'aspect littéraire et poétique (de très belles évocations du jeu de Coltrane) et propose un dispositif narratif, s'il n'est pas original, très équilibré entre théâtre et jazz.
Le trio, composé de Sébastien Jarrousse (sax), Jean-Daniel Botta (ctbasse) et Olivier Robin (batt), effectue les transitions, quelques illustrations et accompagnement du texte. Les moments sont toujours bien choisis, la musique n'est jamais excessive, intervient à des moments clés, souligne quelque dialogue. Mais là où la mise en scène me semble dépasser ce dispositif commun pour lui conférer un sens, c'est en suscitant des interactions entre le groupe et le barman, qui parfois lance la musique, la danse, ou regarde de façon complice les musiciens durant une anecdote. Comme finalement si le groupe était une sorte de musique mentale du barman, personnage central qui parle aussi bien qu'il va jouer de la musique, partage, communique au spectateur sur ces deux plans. D'où peut-être le décalage que je notais au début de cet article, entre la musique de JC et celle jouée par le trio ; c'est JC vu par les yeux de..., JC vécu et remémoré, réinvesti d'une façon personnelle, intime.

 


A Love Supreme offre un hommage magnifique de tendresse à John Coltrane. "JC is dead" nous dit le personnage au début. "JC is still alive" nous dit le spectacle tout entier.
A Love Supreme.


A Love Supreme : in memoriam John Coltrane. Adapté et mis en scène par Luc Clémentin, d'après une nouvelle d'Emmanuel Dongala.
Avec : Adama Adepoju, Sébastien Jarrousse (sax), Jean-Daniel Botta (ctbasse) et Olivier Robin (batt)
Jusqu'au 24 janvier, du jeudi au samedi à 20 h 30, dimanche à 18 heures
http://www.legrandparquet.net/
http://www.ultimachamada.fr/, le site de la compagnie

Les photos, issues des représentations de la tournée, sont de Nelly Santos.




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Commentaires
De : gee wee

je conseille très fortement le recueil d'Emmanuel Dongala "Jazz et vin de Palme" qui contient outre la nouvelle "A Love Supreme" de laquelle est adapté le spectacle, une écriture de la Révolution rouge de Brazzaville au style faussement naïf qui en soulève l'absurde et la tristesse.

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